Comprendre les Britanniques
Introduction
Vous avez peut-être l’impression de connaître les Britanniques.
Vous les avez vus faire la queue sans protester, s’excuser quand quelqu’un d’autre leur marche sur le pied, qualifier d’« intéressant » ce qui les déçoit franchement, ou répondre « not bad » (pas mal) quand ils trouvent quelque chose excellent.
Vous avez rencontré Shakespeare à l’école, Austen en librairie, Monty Python à la télévision, les funérailles royales sur un écran, et peut-être même une conversation entière sur la météo qui, au fond, ne parlait pas vraiment de météo.
Ces exemples disent quelque chose des Britanniques. Ils ne suffisent pourtant pas à les comprendre.
On peut reconnaître un signe et se tromper sur ce qu’il veut dire. On peut collectionner les images, les mots, les habitudes, les plaisanteries et les rituels sans voir ce qui les tient ensemble. On peut identifier le thé, la file d’attente, l’understatement, le pub, le sarcasme, la monarchie, la politesse, et pourtant ne pas voir comment ces gestes fonctionnent dans la vie ordinaire.
Ce livre cherchera donc moins à donner des réponses prêtes à l’emploi qu’à observer ce qui se joue dans ces moments.
Il faudra lire un silence, une phrase qui en dit moins que ce qu’elle pense, une réserve qui n’est pas forcément de la froideur, une plaisanterie qui sert davantage à désamorcer qu’à attaquer, une politesse qui peut protéger, tenir à distance, adoucir ou garder le contrôle.
Avant de regarder les Britanniques, cependant, il faut aussi regarder ce que vous apportez vous-même à l’observation.
Le premier obstacle, parfois, est ce que vous considérez déjà comme évident.
Le piège de la norme
Nous tombons presque tous dans le même piège : nous prenons notre manière de voir pour la norme.
Nous n’avons pas l’impression d’utiliser une grille. Nous avons l’impression d’être raisonnables. Nous croyons simplement constater les choses telles qu’elles sont. Puis quelqu’un répond de travers, s’excuse trop, plaisante trop tôt, contourne une confrontation qui nous semblait nécessaire, ou enveloppe une critique de précautions. Souvent, nous avons déjà classé la scène avant de nous demander ce qui s’y joue.
Froid. Hypocrite. Fuyant. Charmant mais opaque. Poli jusqu’à l’absurde. Passif-agressif. Impossible à lire.
Ces mots peuvent parfois décrire quelque chose de réel chez l’autre. Très souvent, ils révèlent surtout la norme depuis laquelle nous observons. Nous avons projeté cette norme sur une autre manière de faire, puis nous avons appelé « étrange » ce qui ne répondait pas à notre règle implicite.
Ce n’est pas une faute rare. C’est humain. La culture dans laquelle nous avons appris à vivre devient notre point de départ : la bonne distance, le bon ton, la bonne façon d’être sincère, ferme ou respectueux. Même les grands voyageurs y échappent moins qu’ils ne l’imaginent. Ils ont surtout appris à ralentir leur jugement.
Pour éviter que l’étrangeté devienne caricature, nous utiliserons quelques outils simples, sans transformer ce livre en cours de sciences sociales.
Haidt nous aidera à voir que la morale passe par plusieurs sensibilités, réglées différemment selon les communautés. Hofstede servira à comparer le rapport à l’individu, à la hiérarchie, à l’incertitude ou au groupe.
Markus et Kitayama rappelleront que le « moi » ne se construit pas partout avec les mêmes frontières. Benedict aidera à distinguer les logiques de culpabilité de celles où la honte ou l’exposition sociale pèsent davantage. Gelfand éclairera l’écart entre des normes très serrées et des règles plus souples.
Ces noms n’apparaîtront que lorsqu’ils permettront d’éclairer un geste, une phrase, un malaise ou un malentendu. Ils serviront à préciser une impression qui, jusque-là, restait vague.
Une grille doit rester souple : elle aide à remarquer ce qui, sans elle, passerait inaperçu, sans réduire les Britanniques à une formule.
Le parcours du livre
Le livre suivra trois étapes, du fond commun aux situations ordinaires.
Partie I — Le fond commun. Cette partie explore les éléments de fond : les origines, les récits de soi, les frontières du « nous », les valeurs que l’on ne discute pas toujours parce qu’elles semblent aller de soi. Ils ne se voient pas toujours dans les situations ordinaires, mais ils influencent déjà ce qui paraîtra digne, honteux, raisonnable ou excessif.
Partie II — Le code social. Nous passerons ensuite aux règles entre les personnes : comment on parle, ce qu’on évite de dire, comment la confiance se construit, comment le pouvoir s’affiche ou se cache, comment les émotions circulent. C’est là que les malentendus deviennent visibles, parce que chacun croit connaître les règles.
Partie III — Le monde vécu. Enfin, nous irons vers la vie concrète : le temps, la table, les rituels, le travail, l’argent, la négociation, les scènes de tous les jours où ces réflexes se voient. Les idées du livre y apparaîtront dans des gestes, des habitudes et des situations reconnaissables.
L’objectif n’est pas de vous apprendre à imiter les Britanniques.
Il est de vous donner des clés de lecture. À la fin, certains gestes vous surprendront peut-être encore, mais ils ressembleront moins à des curiosités isolées. Vous aurez quelques repères pour les situer, sans oublier que votre propre manière de penser vient, elle aussi, d’une culture.
Les limites du livre
Ce livre parle des Britanniques. Il ne prétend pas parler à la place de chaque Britannique.
Une communauté de plusieurs dizaines de millions de personnes ne pense jamais d’une seule voix. Le banquier de la City, l’agricultrice du Yorkshire, l’étudiant de Peckham, la grand-mère sikhe de Southall, le soudeur de Glasgow, la paroissienne d’un village du Dorset et le travailleur d’une plateforme au large d’Aberdeen ne vivent pas la même Grande-Bretagne.
Ils peuvent partager certains réflexes, certaines références, certaines règles tacites, sans les porter de la même manière ni leur donner le même poids.
Il faudra donc lire chaque page avec un mot en tête : généralement.
Il s’agira toujours de tendances. Une règle sociale peut peser. Une manière de dire les choses peut servir à éviter un malaise ou à préserver une distance. Mais chaque personne réelle peut contredire le modèle, l’assouplir, le détourner, ou simplement vous surprendre.
Ce livre n’est pas non plus un procès.
Il ne s’agit ni de célébrer les Britanniques comme un peuple naturellement plus subtil, plus drôle ou plus civilisé, ni de les réduire à leur réserve, à leurs classes sociales, à leurs contradictions post-impériales ou à leur talent pour éviter les phrases trop directes.
Certaines tendances vous plairont. D’autres vous agaceront, vous feront rire ou vous mettront mal à l’aise.
Le but est de décoder avant de trancher.
Comprendre n’oblige pas à approuver. Cela demande seulement de laisser un peu de temps entre l’étonnement et le jugement.
La première question
Le livre commence par une question simple, mais difficile : qui les Britanniques pensent-ils être ?
La réponse commence par un royaume qui n’est pas tout à fait une seule chose. Elle passe aussi par une mémoire impériale encore présente, une monarchie à la fois symbolique et tenace, une langue devenue mondiale, des appartenances internes qui racontent des histoires différentes, et des habitudes ordinaires qui comptent plus qu’il n’y paraît.
Avant de comprendre leur morale, leur humour, leur politesse, leur rapport au pouvoir ou leur manière de vivre ensemble, il faut commencer par là : le récit qu’ils se font d’eux-mêmes.
Tournez la page. Commençons par cette question.