L’illusion de l’universel
Introduction
Vous connaissez déjà des morceaux d’Amérique.
Vous avez vu des Américains sourire à un inconnu dans un ascenseur. Vous les avez entendus dire « amazing! » (génial !) pour un café seulement correct, demander « comment ça va ? » sans attendre de vraie réponse, raconter leur divorce à un serveur ou parler d’argent avec une franchise qui peut sembler presque brutale.
Vous avez grandi avec leurs films, leurs chansons, leurs séries, leurs diners, leurs campus, leurs routes droites et leurs cuisines ouvertes. Thanksgiving vous paraît peut-être familier avant même que vous sachiez exactement ce qu’on y célèbre. Vous avez peut-être voyagé aux États-Unis, travaillé avec des Américains, aimé certains d’entre eux, ou vécu assez longtemps au milieu d’eux pour avoir l’impression de les comprendre.
Et pourtant, quelque chose résiste.
Ce ne sont pas forcément les faits qui manquent. Les images, les mots, les scènes et les références circulent partout. Ce qui manque souvent, c’est la logique intérieure.
Pourquoi une telle facilité avec les inconnus coexiste-t-elle avec une vie privée parfois très protégée ? Pourquoi dire « ça va » quand rien ne va vraiment, et « incroyable » quand on veut seulement dire « pas mal » ? Pourquoi un pays qui célèbre autant l’individu garde-t-il aussi tant de lieux où l’on prie, collecte, aide, vote, s’organise et surveille ce que fait le voisin ?
Ce livre ne promet pas de réduire les Américains à quelques formules.
Il propose plutôt d’apprendre à mieux regarder : ce qu’un sourire rapide, un « amazing » un peu trop enthousiaste ou un silence peuvent signaler selon le contexte. Comprendre les Américains, oui, mais aussi remarquer, par contraste, ce que votre propre culture vous faisait tenir pour naturel.
Avant de comprendre une communauté, il faut déjà repérer son propre premier réflexe.
Le piège de l’universel
Le piège est simple, et personne n’y échappe tout à fait.
Nous n’avons pas l’impression d’appliquer une grille culturelle. Nous pensons simplement être raisonnables. La bonne distance, la bonne franchise, la séparation entre l’intime et le public nous semblent aller de soi. Puis quelqu’un agit autrement, et la curiosité n’est pas toujours notre premier mouvement.
Un collègue américain appelle son supérieur par son prénom dès le premier jour, et nous entendons un manque de distance. Une inconnue sourit comme si elle nous connaissait, et nous soupçonnons une politesse de surface. Un homme parle de son licenciement sans baisser la voix, et nous nous demandons pourquoi il expose ainsi sa vie.
La question utile serait plus simple : « Pourquoi cela a-t-il du sens pour cette personne ? »
Mais le réflexe humain va plus vite.
Nous jugeons.
Excessif. Naïf. Superficiel. Indiscret. Contradictoire.
Ces mots peuvent parfois dire quelque chose de la situation. Très souvent, ils disent d’abord quelque chose de notre point de départ. Nous avons mesuré l’autre système avec notre propre règle, puis appelé « étrange » ce qui n’y répondait pas.
Ce livre part de cette illusion : nous confondons notre familiarité avec l’universel.
Ce qui nous paraît évident ne l’est pas forcément. Ce qui nous paraît étrange n’est pas forcément incohérent. Une communauté ne se résume pas à ses habitudes visibles. Elle a aussi sa manière de placer la confiance, l’intimité, la réussite ou l’appartenance.
Pour rendre cela lisible, nous utiliserons quelques outils simples, sans transformer le livre en cours de sciences sociales. Des références serviront d’appui : Haidt pour les sensibilités morales, Hofstede pour le rapport à l’individu, à la hiérarchie ou à l’incertitude, Markus et Kitayama pour les frontières du « moi », Benedict pour la culpabilité et la honte, Gelfand pour le rapport aux règles.
Ces auteurs resteront des appuis ponctuels. Ils reviendront seulement lorsqu’ils éclaireront un geste, une phrase, une gêne ou un malentendu. Leur rôle sera de mettre des mots sur une impression trop vague.
Une grille ne sert pas à enfermer les Américains dans une formule. Elle sert à reprendre des scènes déjà connues et à les voir autrement.
Le livre est organisé en trois parties, de l’arrière-plan aux scènes les plus concrètes.
Partie I : Le système d’exploitation. Cette partie explore les éléments de fond : les origines, les récits de soi, les frontières du « nous », les valeurs que l’on ne discute pas toujours parce qu’elles semblent aller de soi. Ils ne se voient pas toujours dans les situations ordinaires, mais ils influencent déjà ce qui paraîtra digne, honteux, raisonnable ou excessif.
Partie II : Le code social. Nous passerons ensuite aux règles entre les personnes : comment on parle, ce qu’on évite de dire, comment la confiance se construit, comment le pouvoir s’affiche ou se cache, comment les émotions circulent. C’est là que les malentendus deviennent visibles, parce que chacun croit connaître les règles.
Partie III : Le monde vécu. Enfin, nous irons vers la vie concrète : le temps, la table, les rituels, le travail, l’argent, la négociation, les petites scènes où une culture devient tangible.
L’objectif n’est pas de vous faire penser comme un Américain.
Il est de vous aider à lire autrement ce que vous voyez. À la fin, certains gestes vous surprendront peut-être encore, mais ils auront moins l’air de curiosités isolées. Vous aurez des repères pour les situer, et pour sentir aussi ce que votre propre culture rend habituel.
Un sourire trop rapide, une confidence trop directe ou un optimisme agaçant pourront alors paraître moins contradictoires.
Ce que ce livre n’est pas
Ce livre parle des Américains. Il ne prétend pas parler de chaque Américain.
Plus de trois cent trente millions de personnes ne forment pas une seule voix. Une ingénieure de San Francisco, un fermier de l’Iowa, un pasteur du Tennessee, une artiste de Portland, une grand-mère cubaine de Miami, un médecin de Manhattan et un pêcheur du Maine ne vivent pas la même Amérique.
Ils peuvent partager certaines références, certaines institutions, certaines tensions. Ils ne les habitent pas de la même manière.
Il faut donc lire chaque chapitre comme une description de tendances, pas comme une loi. Certaines tendances reviennent souvent. Elles n’annulent pas la liberté, l’histoire, la région, la classe sociale, la religion, l’âge ou le tempérament d’une personne.
Ce livre n’est pas non plus un procès.
Il ne dira pas que l’Amérique a raison, ni qu’elle a tort. Certaines choses vous toucheront peut-être : l’idée qu’on peut recommencer, la chaleur rapide avec les inconnus, l’audace de dire son ambition à voix haute, la tolérance pour l’échec qui permet d’essayer.
D’autres vous agaceront peut-être : l’optimisme qui ressemble parfois à un refus du réel, la conversation qui reste à la surface, la certitude d’être au centre du monde, la dureté envers ceux qui ne suivent pas le rythme.
Le rôle du livre n’est pas de trancher à votre place.
Il cherche à donner assez de repères pour que votre jugement soit mieux informé. Le jugement, lui, vous appartient.
L’idée américaine de soi
Il faut donc entrer dans le sujet.
Pas par une grande théorie, ni par une liste de traits nationaux. Par une question simple en apparence : qui les Américains pensent-ils être ?
Cette question mène vite vers une révolution, une frontière, une promesse de recommencement, puis vers des scènes plus ordinaires : une église de quartier, une salle de classe, un entretien d’embauche, un diner où quelqu’un peut vous poser une question très personnelle avant même que le café arrive.
Mais avant les gestes visibles, il faut comprendre l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes.
Commençons par là.